DISCOURS DU 11 NOVEMBRE 2025 – Raphaël PERRIN

L’histoire revient toujours frapper à la porte. Elle frappe, inlassable, pour nous dire les mêmes choses, toujours sous des formes un peu différentes…
Et toujours, nous ne comprenons pas.
Eu égard aux plus de neuf millions de morts de 14-18, sans compter les civils, nous avons le devoir d’essayer de comprendre.
J’ai souvent entendu :
« Comment les peuples ont-ils pu ne pas comprendre, avant 14, que le monde vivait sur une poudrière ? »
Ces mots m’ont suivi toute ma vie.
Ils m’ont appris que l’intelligence des faits vient toujours trop tard, et que les plus lucides sont souvent les plus seuls. Ces mots m’ont appris aussi qu’il est facile de juger après, mais si difficile de voir avant…
En ce 11 novembre 2025, trois hommes accompagnent ma pensée : Jules Ferry, Georges Clemenceau et Jean Jaurès.
Ferry : l’homme que l’on croit éclairer, celui de l’école républicaine, de l’instruction pour tous.
Mais derrière la lumière, l’ombre du colonialisme.
Ferry, qui, au nom de la « mission civilisatrice », a légitimé la domination dans d’autres pays.
Dans les écoles, on apprenait à lire, à écrire, à compter … mais aussi à manier dès le plus jeune âge un fusil en bois.
L’instruction, que l’on croit sincère mais qui peut dissimuler l’essentiel, reste porteuse des guerres à venir.
Le siècle s’est poursuivi avec de nombreuses guerres : guerre de 39-45, d’Indochine, d’Algérie et bien d’autres…
Ceux qui sont partis la fleur au fusil en 14, ceux qui ont connu la déroute de l’armée française en 40, ceux qui dû combattre en Indochine ou en Algérie, avaient-ils compris avant de partir : qu’ils n’avaient pas tout compris ?
Alors essayons, aujourd’hui de rappeler qu’on ne leur avait peut-être pas donner les clefs pour comprendre. Acceptons l’idée qu’il est vraisemblable, à l’instant présent, que nous ne comprenons pas. Personnellement j’ose le dire : je ne comprends plus la société dans laquelle je vis. Et pourtant j’essaie !
Je sais en revanche que je ne sais pas comme eux ne savaient pas, ce que l’avenir nous réserve.
Pour rappeler cette époque et nous inviter à réfléchir pour essayer de comprendre, deux autres figures, deux consciences m’accompagnent aujourd’hui : Jean Jaurès et Georges Clemenceau.

Jaurès portait la paix comme une promesse ; Clemenceau, la victoire comme un devoir.
En 1940, ce sera De Gaulle qui portera la victoire comme un devoir.
Georges Clemenceau, cet homme qui avait la lucidité de voir, avant 1914, l’État s’endormir, s’alourdir de dettes, se perdre dans ses certitudes fiscales.
Il le disait avec ironie :
« La France est un pays fertile : on y sème des impôts, il y pousse des fonctionnaires. », avec une entrée remarquée par un affichage dans les couloirs du ministère de l’intérieur en 1906 : « Les personnes arrivant en retard sont priées de ne pas croiser celles qui partent en avance. » (signé : le ministre)
Clemenceau n’était pas un rêveur. Il avait gouverné. Il connaissait la fatigue des décisions et la solitude du pouvoir. Il le disait avec la même ironie : « Pour prendre une décision, il faut un nombre impair de personnes… trois, c’est déjà trop. »
Quand le conflit s’enlise, en 1917, Clemenceau a 76 ans.
Il est rappelé, cumule les fonctions de Président du Conseil et de ministre de la Guerre. Il dira simplement : « Je fais la guerre, non par goût du sang, mais par devoir. . »
Il assume la charge, rallume le courage, décide seul en imposant Foch. Il conduit la France jusqu’à l’armistice.
Mais à la victoire succède l’ingratitude : lorsqu’il se présente à la présidence, il est battu par Deschanel — un homme qui, quelques mois plus tard, tombera du train et ridiculisera la République avant de sombrer dans l’oubli. Ainsi va la France : elle glorifie, puis elle efface. Elle se trompe parfois, avec Pétain, par exemple en 40.
Clemenceau aura fait sans reconnaissance, il aura tenu sans amour, et il sera mort sans illusion. Mais il avait compris beaucoup de choses.
Malgré tout, l’espoir dans nos républiques est qu’il y a toujours eu, dans les heures les plus tragiques, parfois un peu tard, des hommes et des femmes qui ont porté la flamme de la grandeur humaniste de la France.
Alors aujourd’hui ? Osons regarder en face, certains signes, certaines similitudes. En France, un état endetté qui s’endort et qui fiscalise sans pour autant se préparer à la guerre.
A travers le monde, des puissants qui, endorment les peuples, avec pour résultats ; le repli sur soi, la haine, l’ignorance, la médiocrité, la paresse, l’épuisement.
La bêtise, disait Coluche, « ça pousse sans qu’on l’arrose ».
Au risque de me répéter, je crains que le jardin de notre bêtise fasse que l’on oublie l’histoire et que l’histoire, lassée, ne recommence pour nous montrer sa récurrence. Avec des cartes rebattues, soit, mais pas à notre avantage.
Au niveau international, la France était plus faible en 1938 qu’en 1914. Elle l’est bien plus encore aujourd’hui.
Il est parfois plus sage de se taire que d’avoir raison trop tôt. Mais le silence, quand il s’agit d’Histoire, est aussi une faute. Alors je parle. Non pour juger, mais pour interroger.
Sur ces similitudes déguisées qui me donnent un avant-goût amer de signes avant-coureurs de guerre avec les haines et des inversions de paradigmes qui interroge. . Par exemple, une France qui avait 80 colonies et qui aujourd’hui a peur d’être colonisée par l’Islam. Une extrême gauche antisémite, une extrême droite hier négationniste et qui aujourd’hui courtise le peuple juif.
L’esprit du colonialisme n’a pas disparu : il s’est métamorphosé. Il est aujourd’hui, avec Trump ou Xi Jinping, un impérialisme de marché ; avec Poutine, la nostalgie impériale — celle de la grande Russie, héritière à la fois des tsars et de l’URSS ; avec le conflit israélo-palestinien, un colonialisme religieux et identitaire et avec l’occident qui garde l’empreinte d’un colonialisme moral pensant sauver la planète (on n’exporte plus si ce n’est des leçons).
D’où ma pensée pour une troisième grande figure d’avant 14 : celle qui incarnait le diable pour certains, l’espérance pour d’autres.
Jean Jaurès.
C’est par Jaurès que j’ai appris qu’il fallait comprendre. Son Discours sur le courage prononcé au lycée d’Albi en 1905 fonde le devoir qui consiste à essayer de travailler et de comprendre.

Il disait :
« Surtout, qu’on ne nous accuse point d’abaisser ou d’énerver les courages. L’humanité est maudite, si, pour faire preuve de courage, elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la nuée de la guerre, nuée terrible mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. »
Insistant encore :
« Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre. »
Je vous adresse une question : Quel sens notre société donne -t- elle aujourd’hui au mot “raison” ?
Il s’est réduit, dans les esprits, à une seule acception : « J’ai raison », avec cette peur ou haine de l’autre.
Mais Jaurès, lui, en appelait à une autre raison : celle de comprendre que seule la recherche de solutions respectueuses des uns et des autres peut éviter les conflits. Cette raison qui depuis des siècles reste un leurre.
Avec cette exigence quand il disait :
« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe ; et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains, aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »
Jaurès est mort avec ses idéaux intacts, le 31 juillet 1914, trois jours avant la guerre. Et peut-être est-ce là sa vraie chance : ne pas avoir vu le monde trahir ce qu’il aimait. Ne pas avoir vu ces millions de morts que nous venons honorer en ce jour.
Faut-il comprendre que l’humanité est maudite ? L’humanité est sans doute maudite.
Chaque matin, j’ai l’impression d’avoir la chance de ne pas avoir été Maire en 1914 ou en 1939 ; de ne pas avoir eu à avoir eu à accompagner les familles endeuillées.
A l’heure qu’il est et devant mes propres constats, je le dis surtout à celles et ceux qui sont nourri d’ego, de suffisance, de certitude et qui ne perdent pas leur temps en cérémonie commémorative.
Essayez de conjuguer le verbe “comprendre” au présent, et non au futur, c’est toujours trop tard.
Aux morts, je dis mes craintes, mes doutes et je me permets de vous dire : « pardonnez si nous n’avons pas su comprendre et éviter que des femmes et hommes tombent encore et encore pour la France. Ma douleur serait que les générations suivantes nombreuses ne viennent vous rejoindre ».
Pour ma part, je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve mais je crois simplement comprendre que l’histoire est en train de frapper à la porte « du bas astral ».




